Révélations privées

Dom Guéranger et les

Révélations privées

Dom Guéranger était intéressé par la mystique, en particulier féminine. Au premier chef, Sainte Gertrude d’Hefta, la mystique de la liturgie, mais aussi Marie d’Agreda. Il laisse des écrits extrêmement intéressants sur la valeur des révélations privées dans l’Église et surtout sur leur contenu.

La mystique féminine

Les révélation privées sont essentiellement une grâce donnée aux femmes. Parmi elles, Sainte Gertrude d’Hefta et Marie d’Agreda occupent une place privilégiée dans la spiritualité et l’enseignement de dom Guéranger.

Sainte Gertrude d’Hefta

Dom Guéranger a créé une tradition dans sa famille monastique en faveur de sainte Gertrude, notamment chez les moniales où sa fête est toujours célébrée de manière solennelle. Après l’édition en 1863 des Exercices de sainte Gertrude – la première depuis celle de Lansperger en 1578 – on trouve quelques éditions faites en dépendance explicite de celle de Dom Guéranger (New York en 1877, Paris en 1913), puis encore deux autres éditions avant les publications du Cerf (autour de 1965) où les moines de Solesmes ont eu une place importante (en particulier Dom Smichtt et Dom Hourlier). L’édition de 1863 a eu du succès, et on trouve ces Exercices, dès la même année, en Allemagne et en Angleterre.

Vénérable Marie d’Agréda

Dom Guéranger étudie longuement un autre épisode de
l’histoire de l’Église dans les articles qu’il consacre à Marie
d’Agréda, cette mystique espagnole du 17e siècle. Celle-ci
professait ouvertement l’Immaculée Conception de la Vierge
Marie. En 1696, des docteurs jansénisants de la Sorbonne
censurent le livre de Marie d’Agréda : La Cité mystique.
Dom Guéranger ne prétend pas tout soutenir de ce qu’écrit
Marie d’Agréda, mais il pense que la Cité mystique « peut
aider à développer l’intelligence du mystère fondamental de
la religion chrétienne, l’Incarnation du Verbe, et élever la
pensée sur le rôle sublime de Marie ».

En 1858 et 1859, il rédige dans L’Univers près d’une trentaine d’articles consacrés à Marie d’Agreda et à son Å“uvre, La cité mystique,Âsoit l’équivalent d’un volume de trois cents pages environ. La place accordée aux censures et aux approbations romaines mais aussi espagnoles et françaises témoigne du statut qu’occupent les procédures au cÅ“ur de la définition de l’autorité politico-religieuse de Rome, certes à l’époque moderne, mais examinée et mise en perspective par l’auteur du Mémoire sur l’Immaculée Conception (1850) et ardent défenseur du magistère romain.


Les révélations privées dans l’Église

Lettre aux amis de Solesmes 1977 – 34

Nous donnons ici la suite de l’article du 1er août 1858, dans le- quel Dom Guéranger, après avoir rappelé que les révélations privées sont un phénomène permanent dans l’Église, dévoile l’origine du discrédit dont elles furent l’objet à partir du XVIe siècle (cf. Lettre aux A. de S.1977 — I, p. 10-14).

Les femmes plus souvent favorisées.

On sent, en lisant les paroles de Fleury, qu’une des raisons qui le portent à parler avec cette légèreté des révélations privées, est qu’elles sont souvent venues par des femmes. Mélanchton, les Centuriateurs, Marc-Antoine de Dominis n’avaient pas manqué avant lui de relever cette particularité avec dédain ; de Dominis, dans son latin aisé, va jusqu’à traiter de femella sainte Catherine de Sienne. Le fait est que Dieu semble avoir choisi de préférence des femmes pour ces sortes de communications, dont les premières qui aient été consignées par écrit remontent, ainsi qu’on l’a vu, jusqu’à la grande martyre sainte Perpétue. Citer ici sainte Thérèse, c’est bien un peu lui donner la parole dans sa propre cause ; mais j’écris pour les catholiques. « C’est une vérité, dit la prophétesse du Carmel, que le nombre des femmes à qui Dieu fait de semblables faveurs est beau- coup plus grand que celui des hommes ; je l’ai entendu de la bouche même du saint Frère Pierre d’Alcantara, et je l’ai vu de mes propres yeux. Ce grand serviteur de Dieu me disait que les femmes avançaient beaucoup plus que les hommes dans ce chemin, et il en donnait d’excellentes raisons qu’il est inutile de rapporter ici, mais qui étaient toutes en faveur des femmes (Vie de sainte Thérèse par elle-même, chap. XL) ». Au témoignage de la célèbre contemplative, joignons ce- lui du Docteur Angélique. « La science, dit saint Thomas d’Aquin, et généralement tout ce qui renferme l’idée de grandeur, est pour l’homme une occasion de se considérer lui-même, et de ne pas se livrer à Dieu complètement. De là vient que la dévotion est souvent arrêtée dans son élan par cet obstacle, tandis que chez les simples et chez les femmes, l’élèvement étant comprimé, la dévotion se développe avec plénitude ; bien que celui qui sait abaisser devant Dieu sa science et ses autres supériorités, puisse retirer de cela même un surcroît dans la dévotion (2-2, Quest. 82, art. 3). »

Ainsi, la simplicité et l’absence de prétentions servent déjà à expliquer pourquoi Dieu choisit si souvent dans le sexe le plus faible les personnes auxquelles il veut faire les plus hautes faveurs. Il y a là aussi l’application d’une loi primordiale du Christianisme que le manque d’espace ne nous permet pas d’exposer et de justifier ici bornons-nous à rappeler une seule circonstance du saint Évangile. Le dogme de la résurrection de Jésus-Christ est la base de la religion chrétienne : « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit l’Apôtre, notre prédication est vaine (I Cor. 15, 14). Or, à qui Jésus-Christ a-t-il d’abord manifesté sa résurrection ? A des femmes, en récompense de leur amour. Cette manifestation a précédé celle qu’il a faite ensuite aux Apôtres, chargés néanmoins de prêcher à toutes les nations le mystère du Fils de Dieu ressuscité. Et comment ces femmes, allant tout droit aux apôtres leur raconter ce qu’elles avaient vu, ont-elles été reçues ? A-t-on cru à leur témoignage ? Saint Luc nous apprend que ce qu’elles dirent parut aux Apôtres comme un effet du délire, sicut deliramentum, et qu’ils n’y ajoutèrent pas foi (Luc, 24, 11). Ce- pendant, elles avaient reçu l’ordre de remplir cette mission auprès des disciples. N’est-il pas à croire que Fleury, s’il se fût trouvé dans la compagnie des Apôtres, qui n’avaient pas encore été éclairés du Saint-Esprit, eût repoussé comme eux le témoignage de Madeleine et de ses compagnes ? Je n’examine pas ici jusqu’à quel point les disciples du Sauveur étaient obligés de s’en rapporter à ce témoignage; je ne veux certifier qu’une seule chose : c’est que la révélation était divine, et que Notre-Seigneur ne trouva point au-dessous de lui de la manifester à des femmes. Lorsque, sur le soir, le Sauveur apparut aux Apôtres rassemblés, ils durent regretter de n’avoir pas accueilli plus tôt et de meilleure grâce la triomphante nouvelle ; mais ces regrets ne devaient rien changer à la disposition céleste en vertu de laquelle les faveurs d’en haut sont distribuées. Au reste, l’Église est moins fière que Fleury ; au XIIIe siècle, elle a institué la fête du Saint-Sacrement, par suite d’une révélation que le Sauveur avait daigné faire de ses intentions sur ce sujet à une humble religieuse de la Belgique. Au XIXe siècle, elle jouit enfin de la fête universelle du Sacré-CÅ“ur de Jésus, sur la demande qu’en a adressée au Saint-Siège l’Épiscopat français ; et l’origine de cette solennité est encore une révélation dont le Rédempteur des hommes favorisa une fille du cloître, une SÅ“ur de la Visitation d’un obscur monastère de France.

Quelle foi accorder à ces révélations?

On ne doit donc pas trouver extraordinaire que Dieu, maître de ses dons, répande sur un sexe plutôt que sur l’autre les mystérieuses faveurs de ses communications intimes ; nous devons laisser ceci à sa disposition, et nous incliner devant les faits qui seuls peuvent nous mettre sur la voie de ses desseins toujours sages. Ce qui importe au chrétien qui désire connaître les choses de Dieu en la mesure qui nous est permise ici-bas, c’est de savoir qu’en sus de l’enseignement général départi à tous les enfants de l’Église, il est encore certaines lumières que Dieu communique à des âmes qu’il a choisies, et que ces lumières percent le nuage quand il le juge à propos, en sorte qu’elles se répandent au loin pour la consolation des cÅ“urs simples, et aussi pour être une certaine épreuve à ceux qui sont sages à leurs propres yeux. On ne peut disconvenir que l’ensemble des notions qui nous sont venues par cette voie ne soit du plus imposant effet, et n’ait eu, depuis les premiers siècles de l’Église, une véritable influence sur une compréhension plus intime du dogme, de la morale et de la doctrine spirituelle. Que si l’on demande quel degré de croyance on doit ajouter aux détails que l’on rencontre dans les révélations privées, même dans celles que l’Église a louées comme renfermant des « secrets célestes », les théologiens qui ont traité la matière répondent tout d’abord que ces révélations, en tant qu’elles affirment des choses qui ne sont contenues ni dans l’Écriture, ni dans la tradition de l’Église, ne peuvent, en aucune façon, être l’objet de la foi théologale. Il leur manque la sanction explicite de l’Église, et cette sanction ne pourrait être donnée qu’autant que le fait surnaturel serait produit en confirmation de tel ou tel de ces détails. Nier l’existence de ces révélations privées dans l’Église, serait insulter l’Église qui les honore et les protège ; leur accorder la foi qui n’est due qu’à la parole de Dieu, serait manquer aux conditions dans lesquelles doit s’exercer la première des vertus théologales, qui requiert comme base essentielle le propre témoignage de Dieu. Celui à qui Dieu daigne faire ces manifestations les doit croire d’une foi véritable, si la révélation est garantie par des arguments d’une complète certitude : ceux à qui le Voyant communique ce qu’il a ainsi divinement appris, étant réduits à un intermédiaire humain et faillible, n’ont à y ajouter que l’assentiment que nous donnons aux choses probables, assentiment auquel on donne le nom de croyance pieuse. C’est peu, sans doute, si l’on considère l’invincible certitude de la foi ; c’est beaucoup, si l’on songe aux ombres qui nous environnent.

Il n’est pas besoin d’insister beaucoup sur ce principe évident, que les révélations privées doivent toujours être confrontées avec la doctrine de l’Église sur le dogme, la morale, les faits dogmatiques, et que toute révélation privée qui y contredit doit être par là même abandonnée tout aussitôt. Il peut arriver que ces manifestations, que l’on a de sérieuses raisons de regarder comme divines, semblent trancher des questions débattues entre théologiens ; est-ce un motif de les abandonner comme si l’on était obligé de croire que ces questions demeureront à jamais insolubles ? Il semble que non, puisqu’il est indubitable que Dieu sait ce qui en est au fond, et que rien ne saurait l’empêcher de le manifester, s’il le juge à propos. Et d’ailleurs, n’est-il pas arrivé plus d’une fois que des questions librement agitées en théologie pendant un certain temps, ont été plus tard définies par l’Eglise ? Huratado, Del Rio, Matteuci vont même plus loin, lors- qu’ils enseignent qu’on ne devrait pas abandonner une révélation privée, par cela seul qu’elle irait contre le sentiment commun des théologiens.

Mais quels doivent être les signes de crédibilité dans la personne que l’on donne pour être favorisée des lumières célestes ? Benoît XIV les résume en cette manière : « Elle ne doit pas avoir demandé ces sortes de grâces ; elle ne doit pas les avoir désirées ; elle doit les avoir communiquées à des hommes doctes en ces matières ; elle doit avoir conservé, au milieu de ces faveurs, la tranquillité et l’aisance de l’âme, avoir excellé dans l’humilité et continuité de châtier son corps. » (De Beatif. et canoniz., lib. III, cap. ult). Ces signes sont aisés à constater, et l’on comprend d’ailleurs combien il est nécessaire de les trouver réunis dans toute personne qui parle au nom du Ciel, en vertu d’une mission extraordinaire.

La part d’erreur humaine.

Je crois en avoir dit suffisamment pour ceux qui seraient portés à dédaigner les révélations privées ; j’ajouterai quelques mots à l’adresse de ceux qui ont en elles une confiance exagérée ; ce qui serait un autre inconvénient. Nous avons établi tout à l’heure que, dans aucun cas, il n’est permis de leur appliquer l’adhésion de la foi théologale ; mais ce n’est pas avoir dit assez. J’ajouterai que, plus d’une fois, dans ces révélations, des choses fausses peuvent se trouver mêlées à des choses vraies. Les personnes que Dieu favorise d’illustrations surnaturelles ne sont pas pour cela constituées dans un état d’inspiration permanente. Elles se présentent à l’action divine avec leurs facultés naturelles, leurs opinions, leurs idées antérieures, résultat de l’enseignement, des lectures, des réflexions propres. La lumière divine qui les pénètre momentanément n’a pas pour but de rectifier des imperfections qui ne créent point un obstacle à l’union de Dieu avec l’âme. S’il y a de l’erreur, du préjugé dans ces idées personnelles, cette erreur innocente, ce préjugé demeurent à leur place, et, s’il arrive que la personne prenne la plume pour décrire ce qu’elle a vu et ressenti au moment où l’illustration se produisait en elle, il lui est difficile, pour ne pas dire impossible, de discerner toujours ce qui n’appartient qu’à la faiblesse de ce qui est le souvenir réel et positif de cette lumière non personnelle qui l’a visitée. Elle sait, elle peut dire en toute vérité ce que ses yeux ont vu, ce que son oreille a entendu, ce que son âme a ressenti ; mais dans cet état, elle n’était pas transformée en un autre, et l’effet surnaturel ayant cessé, elle rentre dans la vie ordinaire, où elle se retrouve pénétrée des choses divines, mais non dégagée des idées inexactes que la lumière céleste n’avait pas pour objet de dissoudre. Dieu donc la laissera écrire ou permettra que l’on écrive sous sa dictée ; et, dans l’Å“uvre qu’elle produira, il pourra se rencontrer des choses humaines, mêlées aux choses révélées. On signalera certaines contradictions sur des faits d’une nature secondaire qui mettent en désaccord tel livre de révélations avec tel autre. Il y aura quelquefois des assertions qui se trouvent en dissonance avec telle conclusion acquise à la science historique ; il fallait compter sur ces légers inconvénients. Dieu n’a pas voulu que l’on pût jamais comparer les recueils de révélations privées aux livres inspirés des Saintes Écritures, qui sont sa propre parole. Dans les premiers, il y aura édification et matière à croyance pieuse ; dans les autres, le fidèle cherchera et trouvera l’objet de sa foi.

Bienfaits des révélations privées.

Ces appréciations, déjà faites par les auteurs qui ont traité des phénomènes de la vie mystique, et qui ont été résumées par Benoît XIV, n’enlèvent rien à l’importance des révélations privées ; seulement, elles les mettent dans leur véritable jour ; et d’ailleurs, elles ne se rapportent qu’à un nombre de points assez restreint. Il est même des livres auxquels elles demeurent entièrement étrangères quant à leur application. Ainsi, la Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, quoique remplie de traits de révélations, n’offre pas une ligne à laquelle on les puisse rapporter. Il en est autrement des livres de révélations où des faits plus anciens que les narrateurs sont racontés ; on sent qu’il y a là matière à plus d’une méprise, surtout si la personne, avant de recevoir l’illustration surnaturelle, avait déjà sondé ces mêmes faits à l’aide des livres et de ses propres méditations. Mais restent toujours ce ton surhumain, doux et fort tout à la fois, écho de la divine parole qui a retenti dans l’âme, cette onction qui pénètre le lecteur, et l’oblige bientôt à dire : ceci n’est pas l’homme Le cÅ“ur s’échauffe doucement à cette lecture, l’âme y ressent des désirs de vertu qu’elle n’avait pas éprouvés encore, les mystères de la foi lui deviennent plus lumineux, le monde et ses espérances s’effacent peu à peu, et le désir des biens célestes, qui semblait assoupi, se réveille avec une nouvelle ardeur.

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